mercredi 26 avril 2017

"Ad limina" 5 - Partie I

Troisième jour de la retraite

Avec l'aide du Père Ranchi, nous continuons notre réflexion sur les questions de Jésus. Ce matin, nous nous arrêtons à celle qu'il a posée à ses apôtres, telle que rapportée par Matthieu dans son évangile (16,15-16) : "Et vous, qui dites-vous que je suis?" (Voir Matthieu 16, 15-16) Voici quelques réflexions que notre prédicateur nous a proposées, évidemment toujours repris dans mes propres mots.

Cette question est fondamentale, car tout dépend d'elle.

La question suscite la réflexion, et l'engagement. Il voulait que ses amis soient des penseurs et des poètes de la vie.

Jésus ne se contente pas d'une foi de convention, il veut une réponse personnelle.

Un poète reprendrait ainsi la réponse de Pierre: "Te rencontrer a été pour moi la plus belle chose de ma vie. Tu portes Dieu en ton coeur, au coeur du monde. Tu es le baiser de Dieu pour le monde."

Les gens ont peur d'être endoctrinés, d'être enfermés dans un dogme qui ne fait pas de place à la recherche personnelle. Ils ont peur de perdre leur liberté... comme des adolescents qui ne veulent pas dialoguer avec leurs parents, car leurs parents se présentent comme ayant déjà toutes les réponses. Ces gens ont peut-être raison. Peut-être devrions-nous prendre l'approche de Jésus, qui pose une question comme seul un amoureux peut la poser: qui suis-je pour toi? Jésus veut savoir si Pierre est tombé amoureux de lui!

Notre coeur peut être le berceau de Dieu. Il peut aussi en être le tombeau.

Jésus oblige Pierre à aller plus loin. Il vient bouleverser toutes nos conceptions de Dieu et de son envoyé. Il leur donne rendez-vous à la dernière cène et à la croix et au troisième jour. Ce n'est que dans ces événements que les disciples comprendront, car autrement le christianisme n'est que scandale et folie. C'est pourquoi, pour le moment, il leur dit de n'en parler à personne. Par après, une fois que l'expérience leur aura révéler la vérité, ils pourront parler avec justesse du mystère de Jésus.

Lorsque les gens voient des prêtres ou des évêques, ils voient des gens d'institution. Les gens ne sont pas intéressés par les institutions, mais par les personnes. Ils ne veulent pas nous entendre expliquer ce qu'enseigne l'Église, ils veulent nous entendre parler de notre expérience! 

Christ, ma douce ruine. Il n'est pas possible de t'aimer sans être transformé, sans mourir à moi-même. Je ne suis pas comme toi, mais je suis la possibilité infinie d'être comme toi... et cette possibilité me garde debout et me fait avancer. Je suis un Christ inachevé, en route.

La vérité n'est pas froide, elle est brûlante. On ne transmet pas la foi comme on passe un livre, mais comme on passe une flamme: quelque chose doit brûler en moi, et commencer à brûler dans l'autre.

Aux disciples, Jésus demandera : "De quoi parlez-vous?" Ils parlaient de qui était le plus grand. C'est peut-être inévitable: quand deux ou trois sont rassemblés, on se pose toujours la question de mon statut face aux autres. Mais le Christ veut que nous parlions de lui, car il est là, au milieu de nous, si nous sommes rassemblés "en son nom". Dans nos réunions, parlons-nous de nous, ou de lui?

Jean-Baptiste a dit, au sujet de Jésus : "Il faut que lui, il grandisse,et que moi, je diminue." Les ministres de l'Évangile doivent être infiniment petits, car ce n'est alors que l'annonce sera infiniment grande.


"Si quelqu'un veut me suivre, qu'il prenne sa croix." Mais la croix, pour le Christ, c'est l'amour qui va jusqu'au bout et qui donne vie. Prendre ma croix, c'est aimer comme lui pour faire jaillir la vie.

Je vous laisse cette photo de notre maison de retraite encadrée par une vigne en fleurs...


"Ad limina" - 4 Partie II

La seconde conférence du Père Ranchi en ce mardi, fête de l'évangéliste Saint Marc, porte sur la question de Jésus: "Que fera-ton si le sel perd sa saveur?" Voici une série de phrases que j'ai retenues et choisies pour vous.

3e entretien - Sel et lumière (Matthieu 5, 13-16)

Le sel - une question de goût; la lumière - une question de la vue.

Comme le sel ne nourrit pas par lui-même, la lampe n'est pas faite pour être regardée. L'Église doit être humble de la même façon, qui n'attire pas l'attention à elle-même, mais qui invite à regarder le monde pour y découvrir l'action de Dieu... ou pour voir où Dieu voudrait agir à travers nous, ses disciples.

Notre lumière, posée sur les autres, doit faire émerger ce qu'il y a de plus beau en eux. Notre sel doit faire apprécier ce qu'il y a de bon en eux.

Nous devons révéler et préserver ce qui est bon (le sel) et beau (la lumière) dans ce monde.

Le sel et la lumière sont un moyen, et non une fin en soi. Ainsi en est-il de l'Église: un moyen par lequel Jésus continue d'agir au coeur du monde. 

Je perds ma saveur...  

  • si j'attire l'attention sur moi plutôt que sur Dieu;
  • si je ne communique pas l'expérience de l'amour de Dieu;
  • si je ne rends pas les êtres libres et pleins d'espérance.

Dans le jardin d'Éden, la première parole de Dieu est une permission: "Tu pourras manger..." Le sens de la vie est une potentialité, une exploration des frontières du possible, une promesse - Dieu donne un décret de liberté.

Mais le serpent insinue: "Dieu n'a-t-il pas dit que vous ne devez pas..." Il réduit Dieu à un parent qui interdit. Dieu dit oui à la vie, le serpent dit non. 

Certes, Dieu fixe des limites, mais elles sont secondaires, dans une proportion infime: mille arbres sont à nous, un seul est dangereux. C'est le don qui porte la vie, non le commandement! "Si tu savais le don de Dieu." Quel est le don de Dieu? C'est Dieu qui se donne!

L'Église n'est pas un système où presque tout est obligatoire et le reste interdit. Nous devons être des instruments du possible!

Voilà pourquoi la liberté de Jésus fascine! Quel est le secret de la liberté? C'est la fidélité au Dieu de la vie. Cela te libère de tout le reste. "Cherchez d'abord le Royaume, tout le reste vous sera donné..."

Les gens qui s'approchent de nous y respirent-ils un air de liberté et d'espérance? Notre tâche est de donner un émerveillement nouveau à la vie. Entre le fondamentalisme religieux et l'indifférence religieuse, notre tâche est de ré-enchanter la vie.

Il ne suffit pas d'être croyants, il faut être crédibles. Car nous pouvons rendre l'Évangile incroyable si nous ne vivons pas de la nouveauté qu'il veut faire jaillir en nous.

Ce n'est pas de la façon dont tu parles de Dieu qui me révèle que tu connais Dieu, mais de la façon dont tu parles des choses de la vie."

La lumière n'a pas d'effort à faire, ni le sel. Leur nature est de briller et de donner du goût. Ainsi en est-il de quelqu'un qui vit en Dieu. Sa nature est de rayonner sa vie. Si nous vivons de sa liberté et de son espérance, nous serons de ceux qui rendent libres et qui donnons l'espérance.

"Votre mal, c'est que vous ne savez pas combien vous êtes beau." (Dostoyevsky, Crime et châtiment)

Comment notre lumière pourra-t-elle continuer à briller? Lire Isaïe 58... Éclaire les autres, et tu seras illuminé; guéris les autres, et tu guériras; vois les autres, et tu seras lumineux...


Jésus ne dit pas "tu es lumière" mais "vous êtes lumière"... c'est la communauté qui reflète l'amour du Christ. La rencontre produit la lumière. Notre lumière se nourrit de relations, de rencontres, de partages. 



mardi 25 avril 2017

"Ad limina" - 4

Quel conférencier que le Père Ranchi! Il nous fait découvrir des sens insoupçonnés des récits bibliques. Ce matin, par exemple, il nous a partagé une méditation sur le récit de la tempête apaisée, celle où les apôtres se trouvent avec Jésus dans une barque en pleine mer durant une tempête. Voici quelques phrases glanées durant la présentation du Père Ranchi. J'espère qu'elles vous feront interpellerons comme elles m'interpellent.

- Jésus dit aux disciples: "Pourquoi avez-vous peur? N'avez-vous pas la foi?" Peur et foi sont antagonistes. Des centaines de foi, (365 fois) la Bible dit "N'ayez pas peur." Une fois pour chaque jour de l'année. C'est comme le "bonjour" de Dieu. 

- Adam a eu peur de Dieu dans le jardin d'Éden, parce qu'il ne pouvait s'imaginer que Dieu serait miséricordieux. Avons-nous peur de Dieu aujourd'hui parce que nous ne pouvons pas nous imaginer un Dieu qui respecte notre liberté? Croyons-nous que Dieu soit jaloux de nous?

- Comment Dieu a-t-il répondu à la méfiance de l'humanité? En mettant sa confiance en l'humanité, en se faisant homme.

- La vraie réponse à la peur n'est pas le courage, mais la confiance.

- Jésus dit aux disciples: "Passons sur l'autre rive..." Les petites barques sont en sécurité dans le port. Mais elles ne sont pas faites pour cela. Notre place à nous n'est pas dans la sécurité d'une institution, même ecclésiale, mais dans la passion pour la haute mer, pour le large.

- Dans la tempête, une barque peut résister à condition qu'on ne cesse pas de ramer. Dieu ne nous sort pas de l'orage, mais nous soutient dans l'orage. Il ne nous sauve pas de la souffrance, il nous sauve dans la souffrance. Il ne sauve pas Jésus de la Croix, mais dans la Croix. Il ne nous donne pas des solutions à nos problèmes, il SE donne!

- La religion, c'est l'homme qui ramène Dieu à sa mesure. La foi, c'est l'homme qui se soumet à la mesure de Dieu. (Ce faisant, il trouve sa vraie mesure!)

- La foi se manifeste en trois étapes: j'ai besoin, je me fie, je m'abandonne.

- Dans Luc, Jésus calme la mer et les disciples sont émerveillés. Mais Jésus leur demande: "Où est votre foi?"... Dans le Dieu tout-puissant qui fait des merveilles? Ou dans le Dieu silencieux qui nous accompagne? Jésus n'a jamais appelé son Père "tout-puissant"... Ce n'est qu'après le Vendredi saint que les chrétiens peuvent comprendre avec justesse sa toute-puissance, qui n'est rien d'autre qu'une tendresse combative. Dieu ne peut pas tout, il ne peut que ce que peut l'amour! Sa puissance n'est pas celle du chirurgien, mais de la mère et du père de l'enfant malade qui, sans pouvoir guérir, compatissent et accompagnent sans relâche!

- Trois règles pour la mission de l'Église. Ne pas avoir peur. Ne pas faire peur. Libérer de la peur. 


- Pendant longtemps, l'Église a favorisé la stratégie de la peur (malheureusement), produisant une foi triste et faible. Il faut aujourd'hui choisir de nourrir la confiance, et passer de l'hostilité à l'hospitalité.

Entre les conférences, en plus de vivre de beaux moments de prière, nous nous promenons sur le terrain de ce superbe centre de retraite. Voici une photo d'un de mes coins préférés. Voyez comme ça favorise la contemplation!



lundi 24 avril 2017

"Ad limina" - 3

Nous voici rendus au centre de retraite "La maison du Divin Maître" près d'Arricia dans les collines romaines, à une heure du centre ville de Rome. De fait, nous sommes en pleine nature, au sommet d'un mont surplombant le beau lac Albano, entouré de grands arbres et de jolies fleurs. Le centre lui-même est de construction assez récente et appartient à la congrégation des Pères Paulistes, qui l'administrent et le rendent disponible à de nombreux groupes catholiques qui viennent y faire des exercices spirituels. Les évêques du Québec sont un de trois groupes présentement dans l'édifice.

Nous avons rencontré notre maître de retraite, le Père Hermès Ronchi, servite de Marie. Homme de culture et de foi, il a complété deux doctorats à Paris en anthropologie religieuse et en histoire des religions. Curé de paroisse à Milan, il prêche souvent des retraites et a publié de nombreux livres sur des thèmes variés de spiritualité et de méditation biblique. L'an dernier, le Pape François l'a choisi pour animer la retraite du carême de la Curie romaine, ici même à "La maison du Divin Maître".

Il nous a invité, durant ces jours de retraite, à moins chercher les réponses qu'à nous arrêter aux questions! Surprenant, n'est-ce pas? Mais, comme il nous l'a fait remarqué, Jésus enseignait surtout en posant des questions. Dans les évangiles, on peut compter 49 paraboles dans la bouche de Jésus, mais aussi 220 questions! Je n'avais jamais noté cela!

Pensez à l'évangile de St-Jean. La première phrase de Jésus qu'on y rapporte, c'est une interrogation: "Que cherchez-vous?" Le matin de la résurrection, c'est un peu la même question qu'il pose à Marie-Madeleine: "Qui cherches-tu?"

Le Père Ronchi nous invite à commencer par nous poser cette question, et d'autres qui vont avec: "Pourquoi es-tu ici, ce soir? Que cherches-tu? Quel est ton désir profond en ce moment?" Il nous propose de ne pas répondre trop vite, mais de se laisser travailler par ces questions. Car questionner, ça fait bouger, ça ouvre, ça fait grandir. Comme le dit un vieux dicton juif: "Au commencement, Dieu créa l'interrogation et la posa au coeur de l'être humain."

En fin de compte, l'essentiel ne ce trouve pas dans ce que l'on fait ou ce que l'on dit, mais dans ce que l'on désire. Car la parole et l'action suivent le désir. Et le désir, c'est ce qui dort au fin fond de notre coeur, là où Dieu vient à notre rencontre. Car le désir de Dieu, c'est que nous le désirions.

Comme le rappelle si bien le numéro 2560 du Catéchisme de l'Église catholique: "Dieu a soif que nous ayons soif de Lui."

Belle entrée en retraite, n'est-ce pas? Ce soir, je prends le temps de me laisser travailler par les questions. Le point d'interrogation, c'est comme un hameçon: Dieu peut s'en servir pour me repêcher et me tirer vers la lumière!

Ci-dessous, la chapelle où nous célébrons la messe et prions la liturgie des heures:




dimanche 23 avril 2017

"Ad limina" - 2

Dimanche, jour du Seigneur, jour de repos.

En attendant de nous rendre à Ariccia demain où nous entreprendrons notre retraite, les évêques du Québec déjà présents à Rome ont célébré ensemble la messe ce matin avant de se rendre à la place St-Pierre avec la foule pour y prier le Regina Coeli en compagnie du pape François.

Mgr Denis Grondin, archevêque de Rimouski, nous a rappelé dans son homélie que ce voyage ad limina se veut un retour aux sources - géographiques et historiques - du christianisme. Mais pour être vraiment fructueux, il faut aussi qu'il soit pour nous un retour aux sources spirituelles de notre foi. L'évangile du jour, qui nous raconte la profession de foi de Thomas, évoque ces sources : la rencontre du ressuscité, expérience de miséricorde et de pardon, suscite en nous la foi et provoque notre conversion, notre désir de suivre le Christ sur les chemins de la vie. Les premiers mots de Jésus aux apôtres - "La paix soit avec vous" - nous invite à être des évêques qui sèment la paix du Christ en étant au service de la guérison, de l'espérance et de la foi. Merci, Denis, pour ces mots pleins de sagesse!

Après la messe, nous sommes aller écouter le pape François nous expliquer que ce deuxième dimanche du temps pascal porte deux noms. Depuis les premiers siècles du christianisme, on l'appelle le "domenica in albis", le dimanche en blanc, parce que les nouveaux chrétiens, initiés par les sacrements à la vigile pascale du Samedi saint, portaient des vêtements blancs durant la première semaine jusqu'à ce dimanche. Ses mots m'ont fait penser à cette douzaine de jeunes et d'adultes que j'ai baptisés et oints à la vigile samedi dernier : je prie que cette expérience profondément spirituelle et communautaire porte des fruits durant toute leur vie.

Ensuite, le pape nous a rappelé le second nom de ce dimanche : le dimanche de la miséricorde. C'est le Saint pape Jean-Paul II qui lui a donné ce nom en l'an 2000 durant la grande année jubilaire du troisième millénaire. Le pape François voit dans cette décision un signe de l'Esprit qui pousse l'Église entière à redécouvrir la miséricorde au coeur de sa vie et de sa mission. C'est pourquoi il a voulu célébrer un jubilé de la miséricorde l'an dernier, jubilé qui ne cesse de porter du fruit dans l'Église et dans le monde. C'est aussi pourquoi il a placé les deux synodes sur le mariage et la famille sous le signe de la miséricorde : il veut que toutes les communautés chrétiennes soient des lieux où couples et familles blessées ou brisées puissent faire l'expérience de la miséricorde humaine et divine.

Pour terminer, le pape nous a invité à prier avec lui cette antique prière mariale, tout à fait désignée pour ce temps pascal :

Reine du ciel, réjouis-toi, alléluia,
Car le Seigneur que tu as mérité de porter, alléluia,
Est ressuscité comme il l'a dit, alléluia.
Prie Dieu pour nous, alléluia.

Voici une photo de la foule rassemblée devant la fenêtre du Pape:



samedi 22 avril 2017

En visite "ad limina"

Je vous écris de Rome où je suis arrivé cet après-midi pour entreprendre la visite ad limina. Voilà une expression bien ecclésiastique qui laisse bien des gens perplexes. De quoi s'agit-il?

D'abord, un peu de latin. (Après tout, ça demeure la langue officielle de l'Église catholique romaine!) La visite ad limina apostolorum - d'après son titre complet - désigne une visite "au seuil des apôtres", plus particulièrement, aux tombes des deux apôtres enterrés à Rome: Saint Pierre et Saint Paul. Les évêques du monde viennent régulièrement (aux cinq ans, en principe) prier et célébrer la Messe près de ces tombes pour signifier leur unité avec l'Église des origines, l'Église apostolique. En même temps, ils veulent exprimer le lien profond qui les unit au successeur de Pierre, l'évêque de Rome... le Pape. Il s'agit donc d'un pèlerinage qui veut m'aider à bien comprendre mon ministère d'évêque, un ministère qui concerne non seulement un diocèse particulier - dans mon cas, l'archidiocèse de Gatineau - mais l'Église universelle qui s'étend dans le temps et dans l'espace. La visite ad limina est donc d'abord une expérience spirituelle, une expérience de prière : c'est pourquoi nous, les évêques du Québec, avons décidé de commencer notre visite par une retraite de cinq jours qui débutera lundi.

En même temps, cette visite nous donne l'occasion de rendre compte au Pape de notre gestion de la portion du peuple de Dieu qu'il nous a confiée. On me demande parfois qui est mon supérieur hiérarchique ? À qui dois-je rendre compte de mon travail ? La réponse est toute simple : c'est le Pape. Évidemment, le Pape ne peut pas suivre personnellement chacun des quelques 2000 diocèses répandus dans le monde. Pour ce faire, un corps administratif organisé en divers dicastères (encore du jargon ecclésiastique - ça veut dire département ou ministère) se met à son service. On appelle ce corps administratif la Curie romaine. Concrètement, durant les deux semaines qui suivront notre retraite, en plus de visiter les tombes des apôtres Pierre et Paul, nous rencontrerons les responsables de ces dicastères pour les informer de notre réalité particulière et, avec eux, considérer la dimension plus globale des défis qui nous confrontent. Le point culminant de cette démarche demeure sans contredit la rencontre avec le Pape François où nous aurons la chance de nous retrouver avec lui pour deux heures d'échange et de réflexion. En préparation à ces rencontres, chaque évêque a préparé un rapport important expliquant l'état de son diocèse et rendant compte du chemin accompli depuis sa dernière visite.

Vous aurez remarqué que je ne fais pas ma visite ad limina seul. Je la fais avec tous les évêques du Québec. Les évêques de l'Atlantique et de l'Ouest canadien ont fait une démarche semblable durant le carême. Les évêques de l'Ontario nous précèdent ici d'une semaine. Ainsi, tous les évêques du Canada auront accompli ce pèlerinage important dans l'espace de quelques mois. Sans doute, nous aurons l'occasion d'y revenir lors de la rencontre annuelle de la CÉCC en semptembre.

La tradition de la visite ad limina remonte au Moyen Âge. Au début du vingtième siècle, le Pape a décrété que chaque évêque l'accomplirait aux cinq ans. De fait, à cause du nombre grandissant des évêques dans le monde et de la charge toujours plus lourde du Saint Père, les plus récentes visites ad limina se sont quelque peu espacées. La dernière pour les évêques du Canada remonte à 2006. Pour moi, ce sera la troisième depuis mon ordination épiscopale en 1997. J'ai vécu la première avec Jean-Paul II, la deuxième avec Benoît XVI... et cette troisième se vivra avec le pape François. Je me compte bien chanceux de pouvoir avoir rencontré ces trois grands hommes et pasteurs. Chacun m'inspire à sa façon. J'espère que cette troisième visite ad limina m'enrichira autant que les deux premières. Je vous invite à prier pour que mon souhait se réalise.

mercredi 28 décembre 2016

Lettre à Michèle

Je viens de lire la chronique de Michèle Ouimet intitulée "Lettre à Dieu" (La Presse+, mercredi 28 décembre). Elle y affirme ne pas croire en Dieu à cause de la souffrance injuste qui sévit à Alep. (Vous pouvez consulter sa chronique en cliquant ici: Lettre à Dieu. La question qu'elle pose est universelle, et je crois qu'elle doit hanter (devrait hanter) toute personne qui se dit croyante. J'ai donc pensé rédiger une "Lettre à Michèle" qui pourrait nourrir la réflexion de toute personne qui s'arrête à ce blogue...


Lettre à Michèle

Michèle, tu ne me fatigues pas, au contraire, je trouve ta lettre profondément humaine et signifiante. Comme toi, j'ai connu le catéchisme gris. Comme toi, j'ai appris à dire que Dieu est infiniment bon, infiniment aimable et infiniment parfait. Et comme toi, à un moment donné, je me suis rendu compte que ça ne tenait pas. 

Jeune adolescent, j'écoutais une émission à la CBC, Front Page Challengeoù le dramaturge Lister Sinclair justifiait souvent son athéisme -- et attaquait la foi des invités croyants -- en demandant comment Dieu aurait pu permettre le massacre de six millions de Juifs par les Nazis. Jeune adulte, j'ai été ébranlé par Dostoïevski lorsque, au sujet de la souffrance des enfants innocents, il met sur les lèvres d'Ivan Karamazov ces mots : « Si les larmes des enfants sont indispensables pour parfaire la somme de douleur qui sert de rançon à la Vérité, j'affirme catégoriquement que celle-ci ne mérite pas d'être payée un tel prix! » Évêque, j'ai visité Haïti après le séisme, Gaza en pleine tourmente, la plaine de la Bekaa avec ses milliers de réfugiés syriens. Confronté à la souffrance horriblement injuste de tant d'hommes et de femmes, d'enfants et de vieillards, je me suis souvent retrouvé sans parole, muet devant les questions surgissaient...

Pourtant, je demeure croyant. Comme toi, j'ai arrêté de croire dans le Dieu de mon enfance, un hybride du Père Noël et de Superman. Mais j'ai continué à croire que ce monde est entouré d'un mystère qui me dépasse. J'ai surtout continué à croire en Jésus de Nazareth, qui n'a jamais expliqué pourquoi il y a de la souffrance dans le monde, mais qui s'est fait tout proche des victimes de la souffrance, qui a tout fait pour en guérir quelques-uns, et qui a lui-même été victime d'une souffrance cruelle et profondément injuste. J'étais étonné par sa fidélité à ce mystère qu'il nommait « Père ». Et je me suis rendu compte que le « Père » de Jésus ne correspondait pas tout à fait avec le Dieu de mon enfance.

En autres mots, j'ai perdu « une » foi... pour retrouver la foi. Si j'essaie de reconnaître des traces de Dieu dans l'horreur d'Alep, je les perçois dans ces médecins qui, justement, n'ont jamais abandonné leurs blessés, même au prix de leur propre vie. Je les perçois dans ces mères et ces pères de là-bas qui ont tout fait pour protéger leurs enfants et leur donner un peu d'espérance. Je les perçois dans hommes et ces femmes d'ici qui, incapables de changer la situation en Syrie, ont cherché à changer la situation chez nous en créant des foyers d'accueil pour les réfugiés de cette tragédie. Je les perçois même dans ces lecteurs et lectrices qui, en dépit de l'horreur et de leur impuissance, continuent à s'informer, à se laisser toucher, à se révolter -- comme toi -- devant cette situation qui révèle à l'humanité sa propre inhumanité. Et enfin, je crois en un Dieu qui souffre avec ces innocents, un Dieu qui se fait impuissant et petit... tout comme il l'avait fait à Bethléem il y a 2000 ans.

Je ne cherche pas à te convertir, Michèle. Mais je voudrais que tu saches qu'il y a des croyants et des croyantes qui, tout en partageant ton rejet de croyances enfantines, continuent à croire, autrement.


Paul-André Durocher, archevêque de Gatineau