Nous voici rendus au centre de retraite "La maison du Divin Maître" près d'Arricia dans les collines romaines, à une heure du centre ville de Rome. De fait, nous sommes en pleine nature, au sommet d'un mont surplombant le beau lac Albano, entouré de grands arbres et de jolies fleurs. Le centre lui-même est de construction assez récente et appartient à la congrégation des Pères Paulistes, qui l'administrent et le rendent disponible à de nombreux groupes catholiques qui viennent y faire des exercices spirituels. Les évêques du Québec sont un de trois groupes présentement dans l'édifice.
Nous avons rencontré notre maître de retraite, le Père Hermès Ronchi, servite de Marie. Homme de culture et de foi, il a complété deux doctorats à Paris en anthropologie religieuse et en histoire des religions. Curé de paroisse à Milan, il prêche souvent des retraites et a publié de nombreux livres sur des thèmes variés de spiritualité et de méditation biblique. L'an dernier, le Pape François l'a choisi pour animer la retraite du carême de la Curie romaine, ici même à "La maison du Divin Maître".
Il nous a invité, durant ces jours de retraite, à moins chercher les réponses qu'à nous arrêter aux questions! Surprenant, n'est-ce pas? Mais, comme il nous l'a fait remarqué, Jésus enseignait surtout en posant des questions. Dans les évangiles, on peut compter 49 paraboles dans la bouche de Jésus, mais aussi 220 questions! Je n'avais jamais noté cela!
Pensez à l'évangile de St-Jean. La première phrase de Jésus qu'on y rapporte, c'est une interrogation: "Que cherchez-vous?" Le matin de la résurrection, c'est un peu la même question qu'il pose à Marie-Madeleine: "Qui cherches-tu?"
Le Père Ronchi nous invite à commencer par nous poser cette question, et d'autres qui vont avec: "Pourquoi es-tu ici, ce soir? Que cherches-tu? Quel est ton désir profond en ce moment?" Il nous propose de ne pas répondre trop vite, mais de se laisser travailler par ces questions. Car questionner, ça fait bouger, ça ouvre, ça fait grandir. Comme le dit un vieux dicton juif: "Au commencement, Dieu créa l'interrogation et la posa au coeur de l'être humain."
En fin de compte, l'essentiel ne ce trouve pas dans ce que l'on fait ou ce que l'on dit, mais dans ce que l'on désire. Car la parole et l'action suivent le désir. Et le désir, c'est ce qui dort au fin fond de notre coeur, là où Dieu vient à notre rencontre. Car le désir de Dieu, c'est que nous le désirions.
Comme le rappelle si bien le numéro 2560 du Catéchisme de l'Église catholique: "Dieu a soif que nous ayons soif de Lui."
Belle entrée en retraite, n'est-ce pas? Ce soir, je prends le temps de me laisser travailler par les questions. Le point d'interrogation, c'est comme un hameçon: Dieu peut s'en servir pour me repêcher et me tirer vers la lumière!
Ci-dessous, la chapelle où nous célébrons la messe et prions la liturgie des heures:
lundi 24 avril 2017
dimanche 23 avril 2017
"Ad limina" - 2
Dimanche, jour du Seigneur, jour de repos.
En attendant de nous rendre à Ariccia demain où nous entreprendrons notre retraite, les évêques du Québec déjà présents à Rome ont célébré ensemble la messe ce matin avant de se rendre à la place St-Pierre avec la foule pour y prier le Regina Coeli en compagnie du pape François.
Mgr Denis Grondin, archevêque de Rimouski, nous a rappelé dans son homélie que ce voyage ad limina se veut un retour aux sources - géographiques et historiques - du christianisme. Mais pour être vraiment fructueux, il faut aussi qu'il soit pour nous un retour aux sources spirituelles de notre foi. L'évangile du jour, qui nous raconte la profession de foi de Thomas, évoque ces sources : la rencontre du ressuscité, expérience de miséricorde et de pardon, suscite en nous la foi et provoque notre conversion, notre désir de suivre le Christ sur les chemins de la vie. Les premiers mots de Jésus aux apôtres - "La paix soit avec vous" - nous invite à être des évêques qui sèment la paix du Christ en étant au service de la guérison, de l'espérance et de la foi. Merci, Denis, pour ces mots pleins de sagesse!
Après la messe, nous sommes aller écouter le pape François nous expliquer que ce deuxième dimanche du temps pascal porte deux noms. Depuis les premiers siècles du christianisme, on l'appelle le "domenica in albis", le dimanche en blanc, parce que les nouveaux chrétiens, initiés par les sacrements à la vigile pascale du Samedi saint, portaient des vêtements blancs durant la première semaine jusqu'à ce dimanche. Ses mots m'ont fait penser à cette douzaine de jeunes et d'adultes que j'ai baptisés et oints à la vigile samedi dernier : je prie que cette expérience profondément spirituelle et communautaire porte des fruits durant toute leur vie.
Ensuite, le pape nous a rappelé le second nom de ce dimanche : le dimanche de la miséricorde. C'est le Saint pape Jean-Paul II qui lui a donné ce nom en l'an 2000 durant la grande année jubilaire du troisième millénaire. Le pape François voit dans cette décision un signe de l'Esprit qui pousse l'Église entière à redécouvrir la miséricorde au coeur de sa vie et de sa mission. C'est pourquoi il a voulu célébrer un jubilé de la miséricorde l'an dernier, jubilé qui ne cesse de porter du fruit dans l'Église et dans le monde. C'est aussi pourquoi il a placé les deux synodes sur le mariage et la famille sous le signe de la miséricorde : il veut que toutes les communautés chrétiennes soient des lieux où couples et familles blessées ou brisées puissent faire l'expérience de la miséricorde humaine et divine.
Pour terminer, le pape nous a invité à prier avec lui cette antique prière mariale, tout à fait désignée pour ce temps pascal :
Reine du ciel, réjouis-toi, alléluia,
Car le Seigneur que tu as mérité de porter, alléluia,
Est ressuscité comme il l'a dit, alléluia.
Prie Dieu pour nous, alléluia.
Voici une photo de la foule rassemblée devant la fenêtre du Pape:
En attendant de nous rendre à Ariccia demain où nous entreprendrons notre retraite, les évêques du Québec déjà présents à Rome ont célébré ensemble la messe ce matin avant de se rendre à la place St-Pierre avec la foule pour y prier le Regina Coeli en compagnie du pape François.
Mgr Denis Grondin, archevêque de Rimouski, nous a rappelé dans son homélie que ce voyage ad limina se veut un retour aux sources - géographiques et historiques - du christianisme. Mais pour être vraiment fructueux, il faut aussi qu'il soit pour nous un retour aux sources spirituelles de notre foi. L'évangile du jour, qui nous raconte la profession de foi de Thomas, évoque ces sources : la rencontre du ressuscité, expérience de miséricorde et de pardon, suscite en nous la foi et provoque notre conversion, notre désir de suivre le Christ sur les chemins de la vie. Les premiers mots de Jésus aux apôtres - "La paix soit avec vous" - nous invite à être des évêques qui sèment la paix du Christ en étant au service de la guérison, de l'espérance et de la foi. Merci, Denis, pour ces mots pleins de sagesse!
Après la messe, nous sommes aller écouter le pape François nous expliquer que ce deuxième dimanche du temps pascal porte deux noms. Depuis les premiers siècles du christianisme, on l'appelle le "domenica in albis", le dimanche en blanc, parce que les nouveaux chrétiens, initiés par les sacrements à la vigile pascale du Samedi saint, portaient des vêtements blancs durant la première semaine jusqu'à ce dimanche. Ses mots m'ont fait penser à cette douzaine de jeunes et d'adultes que j'ai baptisés et oints à la vigile samedi dernier : je prie que cette expérience profondément spirituelle et communautaire porte des fruits durant toute leur vie.
Ensuite, le pape nous a rappelé le second nom de ce dimanche : le dimanche de la miséricorde. C'est le Saint pape Jean-Paul II qui lui a donné ce nom en l'an 2000 durant la grande année jubilaire du troisième millénaire. Le pape François voit dans cette décision un signe de l'Esprit qui pousse l'Église entière à redécouvrir la miséricorde au coeur de sa vie et de sa mission. C'est pourquoi il a voulu célébrer un jubilé de la miséricorde l'an dernier, jubilé qui ne cesse de porter du fruit dans l'Église et dans le monde. C'est aussi pourquoi il a placé les deux synodes sur le mariage et la famille sous le signe de la miséricorde : il veut que toutes les communautés chrétiennes soient des lieux où couples et familles blessées ou brisées puissent faire l'expérience de la miséricorde humaine et divine.
Pour terminer, le pape nous a invité à prier avec lui cette antique prière mariale, tout à fait désignée pour ce temps pascal :
Reine du ciel, réjouis-toi, alléluia,
Car le Seigneur que tu as mérité de porter, alléluia,
Est ressuscité comme il l'a dit, alléluia.
Prie Dieu pour nous, alléluia.
Voici une photo de la foule rassemblée devant la fenêtre du Pape:
samedi 22 avril 2017
En visite "ad limina"
Je vous écris de Rome où je suis arrivé cet après-midi pour entreprendre la visite ad limina. Voilà une expression bien ecclésiastique qui laisse bien des gens perplexes. De quoi s'agit-il?
D'abord, un peu de latin. (Après tout, ça demeure la langue officielle de l'Église catholique romaine!) La visite ad limina apostolorum - d'après son titre complet - désigne une visite "au seuil des apôtres", plus particulièrement, aux tombes des deux apôtres enterrés à Rome: Saint Pierre et Saint Paul. Les évêques du monde viennent régulièrement (aux cinq ans, en principe) prier et célébrer la Messe près de ces tombes pour signifier leur unité avec l'Église des origines, l'Église apostolique. En même temps, ils veulent exprimer le lien profond qui les unit au successeur de Pierre, l'évêque de Rome... le Pape. Il s'agit donc d'un pèlerinage qui veut m'aider à bien comprendre mon ministère d'évêque, un ministère qui concerne non seulement un diocèse particulier - dans mon cas, l'archidiocèse de Gatineau - mais l'Église universelle qui s'étend dans le temps et dans l'espace. La visite ad limina est donc d'abord une expérience spirituelle, une expérience de prière : c'est pourquoi nous, les évêques du Québec, avons décidé de commencer notre visite par une retraite de cinq jours qui débutera lundi.
En même temps, cette visite nous donne l'occasion de rendre compte au Pape de notre gestion de la portion du peuple de Dieu qu'il nous a confiée. On me demande parfois qui est mon supérieur hiérarchique ? À qui dois-je rendre compte de mon travail ? La réponse est toute simple : c'est le Pape. Évidemment, le Pape ne peut pas suivre personnellement chacun des quelques 2000 diocèses répandus dans le monde. Pour ce faire, un corps administratif organisé en divers dicastères (encore du jargon ecclésiastique - ça veut dire département ou ministère) se met à son service. On appelle ce corps administratif la Curie romaine. Concrètement, durant les deux semaines qui suivront notre retraite, en plus de visiter les tombes des apôtres Pierre et Paul, nous rencontrerons les responsables de ces dicastères pour les informer de notre réalité particulière et, avec eux, considérer la dimension plus globale des défis qui nous confrontent. Le point culminant de cette démarche demeure sans contredit la rencontre avec le Pape François où nous aurons la chance de nous retrouver avec lui pour deux heures d'échange et de réflexion. En préparation à ces rencontres, chaque évêque a préparé un rapport important expliquant l'état de son diocèse et rendant compte du chemin accompli depuis sa dernière visite.
Vous aurez remarqué que je ne fais pas ma visite ad limina seul. Je la fais avec tous les évêques du Québec. Les évêques de l'Atlantique et de l'Ouest canadien ont fait une démarche semblable durant le carême. Les évêques de l'Ontario nous précèdent ici d'une semaine. Ainsi, tous les évêques du Canada auront accompli ce pèlerinage important dans l'espace de quelques mois. Sans doute, nous aurons l'occasion d'y revenir lors de la rencontre annuelle de la CÉCC en semptembre.
La tradition de la visite ad limina remonte au Moyen Âge. Au début du vingtième siècle, le Pape a décrété que chaque évêque l'accomplirait aux cinq ans. De fait, à cause du nombre grandissant des évêques dans le monde et de la charge toujours plus lourde du Saint Père, les plus récentes visites ad limina se sont quelque peu espacées. La dernière pour les évêques du Canada remonte à 2006. Pour moi, ce sera la troisième depuis mon ordination épiscopale en 1997. J'ai vécu la première avec Jean-Paul II, la deuxième avec Benoît XVI... et cette troisième se vivra avec le pape François. Je me compte bien chanceux de pouvoir avoir rencontré ces trois grands hommes et pasteurs. Chacun m'inspire à sa façon. J'espère que cette troisième visite ad limina m'enrichira autant que les deux premières. Je vous invite à prier pour que mon souhait se réalise.
D'abord, un peu de latin. (Après tout, ça demeure la langue officielle de l'Église catholique romaine!) La visite ad limina apostolorum - d'après son titre complet - désigne une visite "au seuil des apôtres", plus particulièrement, aux tombes des deux apôtres enterrés à Rome: Saint Pierre et Saint Paul. Les évêques du monde viennent régulièrement (aux cinq ans, en principe) prier et célébrer la Messe près de ces tombes pour signifier leur unité avec l'Église des origines, l'Église apostolique. En même temps, ils veulent exprimer le lien profond qui les unit au successeur de Pierre, l'évêque de Rome... le Pape. Il s'agit donc d'un pèlerinage qui veut m'aider à bien comprendre mon ministère d'évêque, un ministère qui concerne non seulement un diocèse particulier - dans mon cas, l'archidiocèse de Gatineau - mais l'Église universelle qui s'étend dans le temps et dans l'espace. La visite ad limina est donc d'abord une expérience spirituelle, une expérience de prière : c'est pourquoi nous, les évêques du Québec, avons décidé de commencer notre visite par une retraite de cinq jours qui débutera lundi.
En même temps, cette visite nous donne l'occasion de rendre compte au Pape de notre gestion de la portion du peuple de Dieu qu'il nous a confiée. On me demande parfois qui est mon supérieur hiérarchique ? À qui dois-je rendre compte de mon travail ? La réponse est toute simple : c'est le Pape. Évidemment, le Pape ne peut pas suivre personnellement chacun des quelques 2000 diocèses répandus dans le monde. Pour ce faire, un corps administratif organisé en divers dicastères (encore du jargon ecclésiastique - ça veut dire département ou ministère) se met à son service. On appelle ce corps administratif la Curie romaine. Concrètement, durant les deux semaines qui suivront notre retraite, en plus de visiter les tombes des apôtres Pierre et Paul, nous rencontrerons les responsables de ces dicastères pour les informer de notre réalité particulière et, avec eux, considérer la dimension plus globale des défis qui nous confrontent. Le point culminant de cette démarche demeure sans contredit la rencontre avec le Pape François où nous aurons la chance de nous retrouver avec lui pour deux heures d'échange et de réflexion. En préparation à ces rencontres, chaque évêque a préparé un rapport important expliquant l'état de son diocèse et rendant compte du chemin accompli depuis sa dernière visite.
Vous aurez remarqué que je ne fais pas ma visite ad limina seul. Je la fais avec tous les évêques du Québec. Les évêques de l'Atlantique et de l'Ouest canadien ont fait une démarche semblable durant le carême. Les évêques de l'Ontario nous précèdent ici d'une semaine. Ainsi, tous les évêques du Canada auront accompli ce pèlerinage important dans l'espace de quelques mois. Sans doute, nous aurons l'occasion d'y revenir lors de la rencontre annuelle de la CÉCC en semptembre.
La tradition de la visite ad limina remonte au Moyen Âge. Au début du vingtième siècle, le Pape a décrété que chaque évêque l'accomplirait aux cinq ans. De fait, à cause du nombre grandissant des évêques dans le monde et de la charge toujours plus lourde du Saint Père, les plus récentes visites ad limina se sont quelque peu espacées. La dernière pour les évêques du Canada remonte à 2006. Pour moi, ce sera la troisième depuis mon ordination épiscopale en 1997. J'ai vécu la première avec Jean-Paul II, la deuxième avec Benoît XVI... et cette troisième se vivra avec le pape François. Je me compte bien chanceux de pouvoir avoir rencontré ces trois grands hommes et pasteurs. Chacun m'inspire à sa façon. J'espère que cette troisième visite ad limina m'enrichira autant que les deux premières. Je vous invite à prier pour que mon souhait se réalise.
mercredi 28 décembre 2016
Lettre à Michèle
Je viens de lire la chronique de Michèle Ouimet intitulée "Lettre à Dieu" (La Presse+, mercredi 28 décembre). Elle y affirme ne pas croire en Dieu à cause de la souffrance injuste qui sévit à Alep. (Vous pouvez consulter sa chronique en cliquant ici: Lettre à Dieu. La question qu'elle pose est universelle, et je crois qu'elle doit hanter (devrait hanter) toute personne qui se dit croyante. J'ai donc pensé rédiger une "Lettre à Michèle" qui pourrait nourrir la réflexion de toute personne qui s'arrête à ce blogue...
Lettre à
Michèle
Michèle, tu
ne me fatigues pas, au contraire, je trouve ta lettre profondément humaine et signifiante. Comme toi,
j'ai connu le catéchisme gris. Comme toi, j'ai appris à dire que Dieu est
infiniment bon, infiniment aimable et infiniment parfait. Et comme toi, à un
moment donné, je me suis rendu compte que ça ne tenait pas.
Jeune adolescent,
j'écoutais une émission à la CBC, Front Page Challenge, où le dramaturge Lister Sinclair justifiait souvent son
athéisme -- et attaquait la foi des invités croyants -- en demandant comment
Dieu aurait pu permettre le massacre de six millions de Juifs par les Nazis. Jeune
adulte, j'ai été ébranlé par Dostoïevski lorsque, au sujet de la souffrance des
enfants innocents, il met sur les lèvres d'Ivan Karamazov ces mots : « Si
les larmes des enfants sont indispensables pour parfaire la somme de douleur
qui sert de rançon à la Vérité, j'affirme catégoriquement que celle-ci ne
mérite pas d'être payée un tel prix! » Évêque, j'ai visité Haïti après le
séisme, Gaza en pleine tourmente, la plaine de la Bekaa avec ses milliers de
réfugiés syriens. Confronté à la souffrance horriblement injuste de tant
d'hommes et de femmes, d'enfants et de vieillards, je me suis souvent retrouvé
sans parole, muet devant les questions surgissaient...
Pourtant,
je demeure croyant. Comme toi, j'ai arrêté de croire dans le Dieu de mon
enfance, un hybride du Père Noël et de Superman. Mais j'ai continué à croire
que ce monde est entouré d'un mystère qui me dépasse. J'ai surtout continué à
croire en Jésus de Nazareth, qui n'a jamais expliqué pourquoi il y a de la
souffrance dans le monde, mais qui s'est fait tout proche des victimes de la
souffrance, qui a tout fait pour en guérir quelques-uns, et qui a lui-même été
victime d'une souffrance cruelle et profondément injuste. J'étais étonné par sa
fidélité à ce mystère qu'il nommait « Père ». Et je me suis rendu
compte que le « Père » de Jésus ne correspondait pas tout à fait avec
le Dieu de mon enfance.
En autres
mots, j'ai perdu « une » foi... pour retrouver la foi.
Si j'essaie de reconnaître des traces de Dieu dans l'horreur d'Alep, je les perçois
dans ces médecins qui, justement, n'ont jamais abandonné leurs blessés, même au
prix de leur propre vie. Je les perçois dans ces mères et ces pères de là-bas qui
ont tout fait pour protéger leurs enfants et leur donner un peu d'espérance. Je
les perçois dans hommes et ces femmes d'ici qui, incapables de changer la
situation en Syrie, ont cherché à changer la situation chez nous en créant des
foyers d'accueil pour les réfugiés de cette tragédie. Je les perçois même dans
ces lecteurs et lectrices qui, en dépit de l'horreur et de leur impuissance,
continuent à s'informer, à se laisser toucher, à se révolter -- comme toi --
devant cette situation qui révèle à l'humanité sa propre inhumanité. Et enfin,
je crois en un Dieu qui souffre avec ces innocents, un Dieu qui se fait
impuissant et petit... tout comme il l'avait fait à Bethléem il y a 2000 ans.
Je ne
cherche pas à te convertir, Michèle. Mais je voudrais que tu saches qu'il y a
des croyants et des croyantes qui, tout en partageant ton rejet de croyances
enfantines, continuent à croire, autrement.
Paul-André
Durocher, archevêque de Gatineau
mardi 23 août 2016
Réponse à M. Roch Cholette, partie II
M. Roch Cholette, animateur de radio à Gatineau, ne s’est
pas offusqué simplement du fait que j’ai pris la parole lors d’un ralliement
citoyen. (J’ai répondu ici à sa préoccupation.) Il n’a pas accueilli
favorablement mes propos appuyant ce ralliement contre un nouveau projet d’oléoduc
dans notre raison.
Je regrette qu’il n’ait pas identifié quel élément de mon
discours l’a irrité. Est-ce la phrase où j’ai affirmé que l’accès à l’eau
potable est un droit fondamental dans notre monde ?
Est-ce le passage où j’ai félicité les marcheurs pour leur engagement citoyen ? Est-ce ma suggestion que
nos politiciens doivent promouvoir le bien commun, la santé de tous et le
respect pour la terre ?
Ou bien est-ce mon plaidoyer pour que la voix des habitants locaux soit écoutée
lors de prises de décisions qui les affecteront, eux et leurs enfants ?
De fait, à écouter la chronique M. Cholette, on ne peut
pas conclure qu’il a lu mon texte, qui pourtant est disponible ici. On reste
avec l’impression qu’il appuie ce projet d’oléoduc et que toute position
contraire à la sienne doit simplement être balayée du revers de la main.
Pour justifier ses propos, M. Cholette essaie d’infirmer
ma prise de parole en se demandant combien de paroisses se chauffent au mazout.
Il adopte la même tactique en rappelant que Mgr Ébacher s’était opposé au
projet du Casino de Gatineau alors que, selon M. Cholette, les paroisses se
finançaient par le moyen des bingos. D’abord, quelques faits : au fil des
années, beaucoup de paroisses sont passées du charbon au mazout, puis du mazout
au gaz naturel. Aujourd’hui, des paroisses étudient et optent pour des
solutions encore plus respectueuses de l’environnement : thermo-pompes ou granules
de bois. De même pour le bingo : si à un moment donné il s’avérait d’une
forme populaire de prélèvement de fonds pour les paroisses du Québec (comme, d’ailleurs,
pour de nombreuses œuvres communautaires), tel n’est plus le cas. Aucune
paroisse du diocèse de Gatineau ne se sert du bingo pour cueillir des fonds.
Mais même si toutes les paroisses chauffaient au mazout et organisaient
des bingos mensuels, l’argument de M. Cholette manque la cible. Mgr
Ébacher n’a jamais dit que le jeu en soi était immoral, pas plus que je n’ai
affirmé que l’utilisation du pétrole en soi est une menace pour l’environnement.
Le problème se présente lorsqu’on abuse d’une chose qui, en petite dose, est
tout à fait bénigne.
Il n’y a pas de problème à prendre un bol de crème glacée
pour dessert. Mais si j’en consomme deux litres pour dessert, j’ai un sérieux
problème. De même y a-t-il un monde de différence entre une soirée de bingo où
je peux dépenser cinquante dollars maximums, et une soirée au casino où je peux
en brûler des milliers.
Venons-en au pétrole. L’utilisation du pétrole en soi n’est
pas problématique. Mais sa surconsommation est en train de détruire notre
demeure commune. Le gouvernement canadien ne peut pas atteindre les objectifs
qu’il s’est fixés au COP 21 à Paris tout en permettant l’exploitation illimitée
des sables bitumineux, ce que favorise le projet d’un nouvel oléoduc dans l’Outaouais.
Il faut que nos bottines suivent nos babines.
En se moquant des bingos d’antan ou des quelques paroisses
qui n’ont pas encore réussi à s’affranchir du mazout, M. Cholette ne
favorise pas un dialogue sérieux sur cet enjeu crucial pour notre avenir. Mais
peut-être un dialogue sérieux serait-il moins vendeur pour son poste de radio.
J’invite mes lectrices et lecteurs à bien s’informer sur
cette question, à écouter les arguments pour et contre ce projet d’oléoduc et à
tirer leurs propres conclusions. Voilà ce que j’ai voulu faire en participant à
la manifestation de samedi dernier.
Réponse à M. Roch Cholette, partie I
M. Roch Cholette est animateur de radio ici à
Gatineau. Ce matin, il a déploré le fait que j’ai pris la parole lors d’un
rassemblement de citoyens qui protestaient le projet d’un nouvel oléoduc dans
la région.
Je ne sais pas si M. Cholette croit personnellement
tout ce qu’il dit à la radio. Il joue bien le rôle de provocateur, ce qui attire
la clientèle et les dollars à son poste. Tout cela est de bonne guerre. Malheureusement,
les propos qu’il véhicule sont souvent gobés par des gens peu informés, ce qui
peut parfois empêcher un sain dialogue sur des questions importantes.
M. Cholette s’est offusqué de ma prise de parole parce
que, selon lui, elle enfreint le principe de la séparation de l’État et de l’Église.
Si je comprends bien sa position, il ne faudrait jamais qu’une personne s’exprime
publiquement sur un sujet d’actualité à résonnance politique en faisant appel à
ses principes religieux. La question qu’il soulève est importante, voire
essentielle, si nous voulons progresser dans le vivre ensemble nécessaire à
toute société laïque et pluraliste.
Dans le fond, il s’agit de définir la liberté religieuse.
Celle-ci se limite-t-elle au simple exercice d’un culte, ou inclut-elle la
possibilité de parler de sa foi en public, d’interpeller les acteurs sociaux en
fonction de principes inspirés par la foi et de s’engager ouvertement au nom de
sa foi dans la construction d’une société ouverte à ces principes ?
Je donne un exemple. L’Église catholique est contre la
traite des humains. Ai-je le droit, dans une société laïque, de dire pourquoi
je m’oppose à cette pratique ?
Ai-je le droit d’interpeller les politiciens pour qu’ils érigent des lois pour
l’empêcher ? Est-ce que
je peux m’engager comme croyant ou croyante dans la construction d’une société qui
refuse toute forme d’esclavage ?
Si l’on me refuse ce droit, peut-on en même temps m’affirmer que je suis libre
de pratiquer ma religion ?
Je ne le crois pas.
La séparation de l’Église et de l’État veut garantir que le
gouvernement n’impose pas de loi qui limiterait la liberté religieuse ou favoriserait
une religion aux dépens d’une autre. D’autre part, elle veut garantir qu’aucune
religion n’impose sa vision à l’ensemble de la population en réduisant l’État au
rôle d’exécuteur de sa puissance dominatrice. Autrefois, il est vrai, le Québec
s’est trouvé quelque peu dans la deuxième situation alors que certains gouvernements
cherchaient l’assentiment des évêques catholiques avant de passer une loi. Je
regrette personnellement qu’il en fût ainsi dans le passé, et je n’ai aucun
désir de retourner à cette pratique. Je ne connais aucun évêque québécois qui
couve un tel désir. Je crois d’ailleurs que la société québécoise ne l’accepterait
jamais. Tant mieux !
Alors, pourquoi M. Cholette s’offusque-t-il qu’un
citoyen comme moi prenne la parole librement pour exposer ses convictions
personnelles ? De quoi
a-t-il peur? Je ne lui demande pas d’être d’accord avec moi. Je lui demande
simplement de respecter mon droit de pratiquer ma religion et ma liberté de
parole… comme je respecte la sienne.
samedi 20 août 2016
Intervention au ralliement de Stop Oléoduc Outaouais
À titre d’archevêque de Gatineau, je suis responsable
d’une cinquante de paroisses qui s’étendent le long de la rivière des Outaouais
de Fassett et Montebello à l’est jusqu’à Aylmer et Luskville à l’ouest. Vous
comprendrez que je suis de près les enjeux liés au bien-être de ces
communautés. C’est pourquoi je tenais à être ici aujourd’hui pour ajouter ma
voix aux vôtres et réclamer de nos leaders politiques des décisions qui promeuvent
le bien commun, la santé des individus et le respect pour notre demeure
commune, la terre.
Lors de mon arrivée dans la région il y a cinq ans, l’archidiocèse
de Gatineau se préparait à célébrer son 50e anniversaire. Trois grands
pèlerinages marquèrent cette fête : une le long de la rivière de la Petite
Nation, l’autre le long de la Lièvre et la troisième le long de la Gatineau.
Chaque jour, une centaine de personnes endossaient leurs souliers de marche et prenaient
en main leurs bâtons de pèlerins pour parcourir une vingtaine de kilomètres. Au
fil des trois semaines, une vraie communauté humaine s’est formée, axée sur le
respect des différences, l’ouverture à l’autre et la découverte de l’environnement
humain et physique que nous traversions. J’ai pu me joindre aux marcheurs à
quelques reprises et revivre un peu la grande marche de Compostelle que j’avais
faite en 2007. Vous qui venez de marcher le long de la rivière des Outaouais,
vous avez vécu une expérience semblable de solidarité, de fraternité et de
découverte. On dirait que de marcher ainsi nous faire redécouvrir l’essentiel qui
se trouve dans la simplicité, l’ouverture et le respect. Je vous en félicite.
Les valeurs dont vous témoignez par cette marche sont des valeurs qui devraient
marquer notre vivre ensemble. Ce sont des valeurs qui sous-tendent la réflexion
de l’Église catholique sur la crise écologique depuis une cinquantaine d’années.
Ainsi, déjà en 1970, le Pape Paul VI s’adressait à
la FAO, l’organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture
avec ces mots : « La mise en œuvre des possibilités techniques à un
rythme accéléré ne va pas sans retentir dangereusement sur l’équilibre de notre
milieu naturel, et la détérioration progressive de l’environnement risque, sous
l’effet des retombées de la civilisation industrielle, de conduire à une véritable
catastrophe écologique... »
Vingt ans plus tard, en 1990, le Pape Jean-Paul II
livrait son message annuel pour la paix. Il y affirmait sans ambages que la
crise écologique est un problème moral. Il écrivait : « Les intérêts
économiques l’emportent sur le bien des personnes, sinon même sur celui de
populations entières. Dans ces cas, la pollution ou la destruction de l’environnement
sont le résultat d’une vision réductrice et antinaturelle qui dénote parfois un
véritable mépris de l’être humain. »
Il y a cinq ans, le Pape Benoît XVI s’adressait
au Bundestag, le parlement allemand.
Dans ce contexte, il a constaté : « Les jeunes se rendent compte
qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans nos relations à la nature; que la
matière n’est pas seulement un matériel pour notre faire, mais que la terre
elle-même porte en elle sa propre dignité et que nous devons suivre ses
indications... L’importance de l’écologie est désormais indiscutée. Nous devons
écouter le langage de la nature et y répondre avec cohérence. »
L’an dernier, le Pape François a publié le document pontifical
le plus important sur la question écologique, une lettre encyclique intitulée Laudato Si', sur la sauvegarde de la
maison commune. Ce texte magistral fait le point sur la réalité écologique de
notre planète et analyse la crise qui nous confronte. Il présente quelques
principes qui devraient diriger notre réflexion et notre action en ce domaine.
Permettez-moi d’en citer trois.
Dans la première citation, le Pape François constate
un fait qui nous concerne ici, aujourd'hui : « L’eau potable et pure
représente une question de première importance, parce qu’elle est indispensable
pour la vie humaine comme pour soutenir les écosystèmes terrestres et aquatiques.
Les sources d’eau douce approvisionnent des secteurs sanitaires, agricoles et
de la pêche ainsi qu’industriels... Les eaux souterraines en beaucoup
d’endroits sont menacées par la pollution que provoquent certaines activités
extractives, agricoles et industrielles. »
Dans la seconde citation, il propose des principes
pour la prise de décision : « Dans toute discussion autour d’une initiative,
une série de questions devrait se poser en vue de discerner si elle offrira ou
non un véritable développement intégral : Pour quoi? Par quoi? Où? Quand?
De quelle manière? Pour qui? Quels sont les risques? À quel coût? Qui paiera
les coûts et comment le fera-t-il? Dans ce discernement, certaines questions
doivent avoir la priorité. Par exemple, nous savons que l’eau est une ressource
limitée et indispensable, et y avoir accès est un droit fondamental qui
conditionne l’exercice des autres droits humains. Ceci est indubitable et
conditionne toute analyse de l’impact environnemental d’une région. »
Dans la troisième citation, il parle de l’importance d’écouter
la voix des citoyens et des citoyennes : « À la table de discussion,
les habitants locaux doivent avoir une place privilégiée, eux qui se demandent
ce qu’ils veulent pour eux et pour leurs enfants, et qui peuvent considérer les
objectifs qui transcendent l’intérêt économique immédiat. Il faut cesser de
penser en terme d’“interventions” sur l’environnement, pour élaborer des
politiques conçues et discutées par toutes les parties intéressées. »
L'exemple des papes, en particulier du Pape François,
me pousse à me tenir avec vous dans la solidarité aujourd'hui et à vous féliciter,
vous appuyer et vous encourager. Puisse ma pauvre voix s'ajouter aux milliers
de voix qui exigent le respect de la terre. Permettez-moi de finir avec une
petite prière composée par le Pape François :
Dieu
Tout-Puissant qui es présent dans tout l’univers
et dans la plus petite de tes créatures,
répands sur nous la force de ton amour pour que
nous protégions la vie et la beauté.
Guéris nos vies,
pour que nous soyons des protecteurs du monde
et non des prédateurs,
pour que nous semions la beauté
et non la pollution ni la destruction.
Touche les cœurs
de ceux qui cherchent seulement des profits
aux dépens de la terre et des pauvres.
Apprends-nous à découvrir
la valeur de chaque chose,
à contempler, émerveillés,
à reconnaître que nous sommes profondément unis
à toutes les créatures
sur notre chemin vers ta lumière infinie.
Merci parce que tu es avec nous tous les jours.
Soutiens-nous, nous t’en prions,
dans notre lutte pour la justice, l’amour et la paix. Amen.
et dans la plus petite de tes créatures,
répands sur nous la force de ton amour pour que
nous protégions la vie et la beauté.
Guéris nos vies,
pour que nous soyons des protecteurs du monde
et non des prédateurs,
pour que nous semions la beauté
et non la pollution ni la destruction.
Touche les cœurs
de ceux qui cherchent seulement des profits
aux dépens de la terre et des pauvres.
Apprends-nous à découvrir
la valeur de chaque chose,
à contempler, émerveillés,
à reconnaître que nous sommes profondément unis
à toutes les créatures
sur notre chemin vers ta lumière infinie.
Merci parce que tu es avec nous tous les jours.
Soutiens-nous, nous t’en prions,
dans notre lutte pour la justice, l’amour et la paix. Amen.
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